L’île fauve – Marine Lanier

L’artiste développe une pratique photographique qui s’enracine dans la fable documentaire, déployant un univers visuel poétique qui mêle récits intimes et mythologies collectives. Son exposition L’île fauve présente deux séries récentes, amples et qui se font écho : Le Soleil des loups et Le Capitaine de vaisseau

Tout le monde sait que le bateau fuit
Tout le monde sait que le capitaine a menti
Everybody knows

Leonard Cohen

Exposition à l’Imagerie jusqu’au 20 juin 2020
19 rue Jean Savidan – 22300 Lannion
02 96 46 57 25 – galerie.imagerie@orange.fr
www.galerie-imagerie.fr
Ouverte du mardi au samedi de 15 h à 18 h 30 plus le jeudi de 10 h 30 à 12 h 30 – Entrée libre.

Visionnez un extrait (4’11) du document vidéo réalisé, à l’occasion de cette exposition, pour présenter l’artiste et ses œuvres – Le document complet est visible sur place à l’Imagerie – Réalisation Alan Lestimé

Pour visionner la vidéo en HD, cliquez sur ce lien.

L’éclipse – Marine Lanier

Les oiseaux – Marine Lanier

Vaisseau fantôme – Marine Lanier

La maison éclate de lumière au milieu de la végétation. Elle est l’île fauve, le rocher vers lequel nous accostons tous les soirs. Le serpent est la frontière entre le monde des habitants, celui des villageois, des errants, des étrangers. Je garde de ce passé un mélange de géographie, de terres inexplorées, de franges noires et vertes, de navires qui accostent la nuit. Les tapisseries de l’étage sont gorgées d’eau. Mes yeux s’affolent au milieu du grand feuillage. Je ne trouve pas de sens à ce dessin. Je suis à l’intérieur d’un labyrinthe fait de branches, de lianes, de tunnels qui s’enfoncent dans la jungle. De grandes fresques habitent les murs — des photographies de bateau, de tempête, de naufrage, d’archipel, de palmiers. Des plantes que je n’ai jamais vues, vertes, jaunes, bleues s’entremêlent. Des bêtes se battent à l’intérieur de mon corps. J’entends les récits du Capitaine. J’ai le souvenir de soleils qui ne veulent pas s’éteindre — de l’océan. Quelque chose n’en finit pas de répéter le mouvement de l’onde.
L’île fauve se déplace sur un fleuve du sud, j’y retourne souvent, je revois en rêve les méandres du Mississippi — il y a l’ancienne pépinière où travaille mon père, sous les bâches, des plantes rouges, oranges, brulées, ramenées de l’ancienne Indochine, eldorado de mon enfance, traversé de faste et de déclin, de cercles et de chutes.
L’île fauve est habitée par deux frères. Ils vivent au-dessus du volcan. Ils descendent dans le feu. Ce sont les gardiens du sanctuaire. Ils se baignent dans les cavités. Ils consument leur regard aux météores. Ils escaladent le relief inversé. Ils dorment dans l’herbe des cratères. Ils s’abritent dans les grottes. La rivière est cachée sous les arbres. Ils grandissent sur le plateau de l’éclipse. Ils pêchent. Ils chassent. Ils creusent les chemins. Ils construisent des cabanes. Ils vivent au creux des observatoires. Ils capturent les salamandres. Le territoire leur appartient.
La lande est habitée par leur clan. Ils disparaissent dans les fougères, se cachent sous la lune – inventent des totems, recouvrent leur visage de suie – s’affrontent en duel. Les faux jumeaux meurent dans le soleil. Ils restent prisonniers au milieu des clairières. Ils accomplissent les rituels. Je connais leur royaume.
À la fonte des glaces, je déterre les racines sur l’île fauve. Je monte dans le canoë jaune. Je pagaie autour de la maison. Je m’étourdis dans le long serpent noir. Je longe les murs qui se fissurent. Je passe mes doigts dans les lézardes pour écarter les murs, découvrir d’autres pièces secrètes, d’autres escaliers qui descendent vers des plages noires recouvertes de pierres phosphorescentes qui mènent à la rivière. Je pagaie des heures, le dos droit, je vis parmi ces indiens d’Amérique qui connaissent par coeur les méandres, le réseau hydraulique tatoué sur leur dos — regardent les cartes comme des vaisseaux sanguins. Je vais jusqu’au rocher blanc, le plus haut point de la rivière. Je regarde l’ange noir plonger dans la nuit. Il connaît les algues qui se cachent sous la surface de l’eau. La lumière jaune des canoës apparait. Leur mouvement crée un sillage bleu dans l’eau noire. Une ombre un peu plus claire, moins dense que la nuit — long secret dans lequel je descends. Les lianes me frôlent. La nuit enveloppe mes mains — elle noue mes poignets au siens
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Marine Lanier

Qui est Marine Lanier ?

Née à Valence en 1981, Marine Lanier vit et travaille entre Crest et Lyon. Diplômée de l’École Nationale Supérieure de la Photographie d’Arles en 2007, elle est représentée par la Galerie Jörg Brockmann à Genève. Elle expose son travail en France et à l’étranger. En 2019, elle est finaliste du « Prix de l’eau » de la Fondation François Schneidder (Watwiller).
Elle est par ailleurs lauréate du Prix Unveil’d 2017 (Londres),
du Prix Fotofilmic 2016 (Vancouver), du Prix Arca Swiss 2007 (Genève) et du Prix Photographie Maison Blanche#3 dans le cadre de Marseille-Provence 2013. Elle est sélectionnée pour les prix La Nuit de l’instant (Marseille), Les Boutographies (Montpellier), Descubrimientos, PHoto España (Madrid), Voies off (Arles), Encontros da imagem (Braga), First Book Award / Mack (Londres). Elle a, entre autres, exposé à La Biennale de la Photographie de Mulhouse, au Chengdu Blueroof Art Museum (Chine), à la Samsøn Gallery (Boston), chez Théophile Paper’s (Bruxelles), la Galerie Mad, la galerie La Traverse, au Frac PACA (Marseille), à Itinéraires des photographes voyageurs (Bordeaux), au CAC Château des Adhémar (Montélimar), à la galerie Michèle Chomette (Paris), à l’Artothèque de Grenoble, durant le festival PhotoIreland (Dublin) et Jeune Création à la galerie Thaddaeus Ropac, à la Progress gallery (Paris), DNJ Gallery (Los Angeles, USA), Monash Gallery (Melbourne, Australie), Burrard Arts Foundation (Vancouver, Canada), Lux Scène Nationale (Valence), lors des 22ème Rencontres Photographiques en Pays de Lorient et à la galerie Jörg Brockmann (Genève). En 2017, elle participe au projet AZIMUT du collectif Tendance floue, centré autour de la marche à travers le territoire français, prochainement édité aux éditions Textuel et qui sera présenté au Musée Nièpce de Châlons sur Saône et aux Photomnales de Beauvais. Lauréate de la commande Flux, une société en mouvement, elle exposera également sa série Les Contrebandiers aux Photaumnales de Beauvais en septembre 2020 et intègre la collection du Centre national des arts plastiques (CNAP). Sa dernière série, Le Soleil des loups, est exposée au Prix Voies Off (Arles), à l’Espace d’Art plastique de Vénissieux dans le cadre de Lyon Septembre de la photographie, à la foire d’Unseen (Amsterdam), à la Aff Gallery (Berlin), au 104 à Paris durant le Festival Circulations, à l’Hôtel Fontfreyde de Clermont-Ferrand, au Château d’Esquelbec à Lille, à la galerie Jörg Brockmann (Genève), durant le festival L’observatoire du grand est (Nancy). Une monographie, Nos feux nous appartiennent, accompagnée par un texte de l’écrivain Emmanuelle Pagano, est publiée chez Poursuite (Arles-Paris) et éditions JB (Genève). Le Soleil des loups sera prochainement édité aux éditions Poursuite.

Son univers se situe à la lisière du familier et de l’exotisme, du prosaïque et de l’étrange, du clan et de l’aventure. Des lieux intimes sont le support de fantasmes fictionnels où se rencontrent, pays imaginaires, cartes aux régions inconnues, climats perdus, civilisations disparues. Comme deux fils qui se croisent, elle ranime des souvenirs familiaux sur le mode sensoriel à travers l’image et l’écriture. Sa recherche se situe dans cet interstice, ce pli, à la frontière du passé, du présent et de l’anticipation — les apparitions résiduelles d’époques anciennes reviennent à la surface d’un continent intérieur. La Nature se montre dans sa dimension à la fois lyrique et primitive pour questionner la puissance du sauvage qui nous entoure. Elle affleure par ses éléments irréductibles tels l’eau, le feu, la terre, la glace, la végétation, le vent, la peau, le sang, la poussière. Le tout entre en collision avec l’autobiographie — elle réverbère alors quelque chose de plus large, de plus grand, qui dépasse le particulier pour se tourner vers la mémoire collective, transgénérationnelle, vers nos mythologies, tabous, peurs primaires, cosmos invisibles. Son appréhension du temps questionne alors les notions de limite, de transgression et de métamorphose

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